Prologue

Un ami de longue date (Benoît Ayotte) a écrit un texte captivant sur ses mésaventures lors d’une expédition avec son frère Pierre dans le nord du Québec, au Labrador. Avec leur excursion en canot, les aventuriers cherchaient à donner une visibilité à une bonne cause. Il fallait de l’audace pour défier ainsi la nature.  Si vous aimez l’intrigue, vous serez servis à souhait.

.

.

INTRODUCTION

Dans le cadre d’une levée de fonds au profit de l’Association Québécoise de Prévention du Suicide (AQPS), mon frère Pierre et moi avons décidé de réaliser une expédition de canot au Labrador. Descendre la rivière Namesh, effectuer la traversée du lac Shushep pour enfin finir avec la rivière Kepimits, une aventure de canot échelonnée sur 350km et d’une durée de 4 semaines en plein du Labrador. Nous sommes revenus avant terme et nous avons manqué nos objectifs sur le terrain. Voici notre petite histoire.
Texte et Photos: Benoît Ayotte
.
.

Pierre et moi sommes de retour, oui prématurément, mais quand même de retour. Nous avons affronté un niveau d’eau record pour la région et pour la saison, ce qui a enclenché une série d’événements intenses. Voici un bref récapitulatif de notre expédition.

Comme prévu, nous avons été déposés par hydravion sur le lac de tête de la rivière Namesh et le lendemain matin on entreprenait sa descente en direction du lac Shushep. On constate déjà que le volume d’eau est anormalement élevé, les rapides sont gonflés à bloc, le courant est fort, puissant, brutal même. La bande riveraine a complètement disparu. Les rives sont inexistantes, on tombe immédiatement dans la forêt où le tronc des arbres baigne dans plusieurs pieds d’eau.

Ça y est, on part, on traverse le lac et on atteint la première passe. On s’engage dans ce rapide sinueux d’une longueur de 800m, du moins selon les cartes.  On décide de passer une section délicate à la cordelle, impossible d’y arriver car l’eau est trop haute. On traîne le canot en longeant le bord de la rive et en se frayant difficilement un chemin à travers les aulnes et les roches. Je perds pied, je regarde Pierre qui retient tant bien que mal le canot avant de disparaître dans l’une des courbes du rapide. Je réussis à regagner la rive et je remonte ce fort courant afin de rejoindre mon frère. Il s’inquiète car il ne sait pas du tout ce qui se passe avec moi. Les minutes sont longues et il est bien content de me revoir la ”bette” lorsque je réapparaîs dans le méandre de la rivière. Ça commence fort, on prend donc une petite ”pause réflexion” pendant que nous avons de l’eau jusqu’à la poitrine, que l’on retient le canot d’une main et que de l’autre, on se tient aux épinettes de la rive. Ok, impossible de poursuivre de façon sécuritaire en poursuivant par la droite, on rebrousse chemin à contre-courant pour atteindre un mini seuil. On traverse la rivière de biais pour se retrouver sur la rive gauche et on poursuit notre route. Je vérifie, je calcule, je nous positionne, je réexamine les cartes, rien à faire, ce rapide est interminable et exige beaucoup de nous. Après plusieurs heures d’attentives manoeuvres, on arrive enfin au bout. Résultat, ce rapide ne fait pas 800m. mais tout près de 2.2km. On continue notre chemin tout en cogitant sur les conditions difficiles de ce premier rapide.

Ciel, il y a quelque chose qui cloche, il y a quelque chose d’anormal. Avant notre départ, les locaux nous avaient avisé que l’eau était plus haute que d’habitude mais malgré tout nous avons cette désagréable impression que quelque chose ne marche pas. On sait que nos inquiétudes sont reliées au volume d’eau qui nous entoure. On essaie de spéculer sur le nombre de pieds de plus que la rivière peut avoir. Ce sentiment d’incertitude nous collera à la peau tout au long du parcours.

Nous poursuivons la descente de la Namesh en sautant plusieurs rapides de classe R2 et R3. On portage un R4 qui se termine par un seuil. Comme tout bon portage il est difficile, il nous faudra compter 1:30 pour le marcher. Un porc-épic essaie de traverser la rivière à la tête du rapide. Nous sommes sur la rive à l’encourager ‘’Allez, allez, vas-y mon gars, tu vas y arriver’’. Malheureusement, le courant l’entraîne dans le rapide où il disparaît. La journée avance rapidement, il pleut, il fait froid et la fatigue s’installe. On décide de continuer et de s’arrêter dès que l’on trouvera un endroit propice où monter la tente. On enfile les kilomètres, 3 autres rapides et toujours rien. Les berges sont complètement submergées. Finalement, on trouve un plateau surélevé et dégagé, on s’y installe pour la nuit. Les insectes pîqueurs sont omniprésents et les températures demeurent froides pour la saison. Le maximum oscille entre 15 et 18 degré et le minimum entre 5 à 9. Durant la nuit, une forte pluie nous tire de notre sommeil et elle se poursuivra sur plus de 24 heures. Rien de bien rassurant car cette ondée viendra gonfler encore plus le niveau de la rivière.

Au réveil, il pleut toujours, il fait froid et il vente. On prend la journée pour se reposer, réfléchir et panser nos blessures aux jambes. Pierre doit se frictionner régulièrement le genou droit. Il a subi plusieurs mauvais coups durant la descente, il boite et il a mal. Le lendemain, on constate bien que le niveau de la rivière a encore augmenté. On pli bagage et on se remet en route pour se confronter dès le départ à un R3. On le marche afin de définir la meilleure trajectoire à suivre. Il est long mais ça devrait aller. La journée se poursuit au même rythme en alternant des eaux vives, des R1, des R2 et des portages. Enfin, on arrive au dernier rapide de la rivière avant d’atteindre le lac Shushep qui lui nous amènera jusqu’à la rivière Kepimits. Ouais, il est long, il est gros, il est gonflé à bloc et la vitesse du courant est puissante, très puissante. Encore une fois, on marche le rapide en se frayant difficilement un chemin à travers la forêt. On l’observe longuement et attentivement. C’est un gros R3 avec un parcours difficile et qui au 2/3 du trajet possède un entonnoir rocheux sur la droite. C’est l’endroit à éviter absolument et les manoeuvres seront délicates pour y arriver. Ce rapide est à la limite de nos compétences respectives. Impossible de débuter de façon sécuritaire par la gauche, on prendra donc par la droite en déviant vers le centre pour enfin finir sur la gauche et ainsi éviter l’enclave rocheuse.

On se répète à voix haute le trajet à suivre, nous sommes très concentrés, on médite quelques instants et on s’engage dans le rapide. Dès le départ, nous sommes surpris par la puissance et la vitesse du courant. Notre temps de réaction afin d’effectuer efficacement nos manœuvres est durement affecté. Pierre est en avant et il me guide sur la voie à suivre et les passes à éviter. Les vagues cassent sur la pointe du canot et le remplissent légèrement à quelques reprises. Néanmoins, tout se déroule comme prévu jusqu’à mi-parcours où j’essaie de prendre plus vers le centre. Le courant est tellement violent et les rochers nombreux que je n’arrive pas à barrer efficacement. Ça y est, on se dirige directement au pire  endroit du rapide, le fameux entonnoir rocheux. Tout se passe en un claquement de doigt, on s’engouffre fortement dans cette enclave infernale. On traverse ce seuil entouré de 3 immenses roches où l’eau bouillonne de partout autour de nous. Le canot s’échoue solidement sur les rochers du bas et dans le sens de sa largeur. Incroyable, nous n’avons pas rempli par les pointes, nous sommes très stables sur les rochers de surface. Les décibels que dégage le rapide engourdissent mon esprit, je suis assis dans le canot entouré d’eaux déchaînées, c’est fou, c’est complètement irréel. Je me resaisis pendant que Pierre est debout sur une roche au-dessus de ce tumulte indescriptible. Il faut se sortir de là, on évalue la situation, on n’a pas le choix, on doit finir le dernier 1/3 du rapide par la droite. On dégage le canot, on dirige la pointe dans le sens du courant, Pierre s’installe en avant pendant que je retiens le canot à l’arrière. J’ai à peine le temps d’embarquer que nous voici déjà propulsés à vive allure dans cette descente bien particulière. Ça brasse et ça frappe de partout, encore quelques secondes et on se retrouve en eaux calmes à travers de nombreux îlots herbeux. Nous sommes accueillis par une volée de jeunes outardes. En un instant, tout redevient paisible. Le courant nous éloigne doucement du rapide, nous sommes silencieux et pensifs. On pousse un soupir de soulagement, on regarde vers le ciel et on dit ‘’merci’’ car nous sommes bénis des Dieux, oui, nous sommes bénis des Dieux c’est sûr.

Ce rapide était le dernier d’une série de 16. On emprunte la rivière pour un dernier droit de 17km. Nous sommes anxieux car nous savons très bien que nos problèmes sont loin d’être terminés. Avec des eaux élevées comme celles-ci, on redoute le niveau du Shushep. Les bassins versants l’entourant vont venir le gonfler de façon extrême. Le temps est à l’orage, le vent change de direction et les nuages se font de plus en plus menaçants. En arrivant dans le delta, la tempête frappe rapidement et brutalement. Les vents violents soulèvent de fortes vagues qui nous obligent à s’abriter derrière une basse île. La pluie nous fouette le visage pendant que l’on se retient aux branches des arbres pour ne pas dériver au large. Après une vingtaine de minutes, le vent se calme mais le temps demeure incertain. On sort de l’embouchure pour faire connaissance avec le Shushep. Une vraie mer intérieure, c’est immense et impressionnant d’avoir en face de soi une masse d’eau sauvage aussi imposante qui fait 450km carrés. On rentre sur le lac et nos doutes se concrétisent. Le niveau de l’eau est tellement élevé que toutes les plages répertoriées avant le départ sont complètement submergées sous plusieurs pieds d’eau. On scrute partout aux jumelles afin de dénicher un endroit sécuritaire pour monter la tente. Rien à faire, tout est inondé, le doux rivage habituel a laissé place à des côtes abruptes surplombées par une bande de 20 pieds d’aulnes qui finalement aboutit à une forêt tissée serrée. Les orages se pointent le bout du nez à nouveau, le temps presse pour s’abriter. On décide de squatter un îlot de roches pour la nuit. Cette décision nous expose aux vents violents et nous met dans une situation vulnérable, très vulnérable mais pour l’instant on n’a pas le choix. On monte solidement la tente et se sont de grosses pierres qui nous servent de piquets. On a à peine terminé l’installation qu’un autre orage frappe à nouveau. On se croirait sur le bord de la mer, les vagues viennent se fracasser sur les rebords rocheux de notre minuscule îlot.

On avale des wraps au beurre d’arachide et on s’abrite dans la tente. On discute de la situation globale de l’expédition. Nous devons évaluer efficacement toutes les facettes du voyage et surtout, nous nous devons de prendre les bonnes décisions. On échange et on fait le tour de la question. Il est évident qu’il faudra des semaines avant que l’eau n’atteigne son niveau normal. Par conséquent, la difficulté de dénicher un endroit approprié afin de monter le campement se répètera quotidiennement, que ce soit ici ou sur la Kepimits. Le fait de ne pouvoir cuisiner sur un feu de bois causera également problème à long terme. Enfin, les grands bancs de sable inondés par des semaines de pluies soutenues nous empêchent de pister les animaux et plus particulièrement les loups du territoire. Sur le terrain, notre objectif était de les trouver et dans les conditions actuelles, ça demeure pratiquement impossible. Faire du temps pour faire du temps ne nous intéresse pas. Notre décision est prise, on met fin à l’expédition, le niveau de l’eau a le dessus sur nous et on n’y peut rien. On appelle donc la base afin de se faire sortir du bois. Impossible, les avions sont ‘’surbookés’’, faut réessayer demain. Nouvelle tentative le lendemain matin, la réponse demeure encore négative, il y a un appareil qui s’est abîmé en ratant un décollage à Wabush. Je leur explique que notre situation est délicate car nous sommes isolés et exposés aux vents violents qui règnent sur la région, faut les recontacter en après-midi. Je téléphone à 14 :00, le répartiteur s’informe de notre position, de notre îlot, des vents et des vagues, un pilote tentera de nous rapatrier en fin de journée.

Pendant ce temps, les conditions météo se détériorent rapidement, le plafond s’abaisse, les nuages se noircissent et le vent augmente en intensité. On se dit que même si le pilote arrivait jusqu’ici qu’il ne pourrait pas se poser sur le lac et encore moins accoster sur l’îlot de roches pour nous récupérer. Tout le secteur est  fouetté par de forts vents. À 16 :30, le Beaver survole notre emplacement à plusieurs reprises, il se positionne, amerrit sur cet immense plan d’eau et se dirige dans notre direction. Le pilote, Gilles Morin, aborde le rocher tout sourire. Il me confirme le niveau anormalement élevé de l’eau mais sans plus. On se dépêche à charger le matériel dans l’avion pendant qu’il se fait brasser par les vents. Gilles nous informe qu’il ne peut pas prendre notre canot, Pierre l’attache solidement aux quelques arbres de l’îlot et un pilote le récupèrera lorsqu’il passera dans le secteur. Notre mésaventure se poursuit, impossible de décoller, l’appareil se fait coincer sur le rocher par les vents dominants. Tous les trois ensemble, nous effectuons plusieurs tentatives. Monte, descend, pousse, tire, monte, descend, pousse, tire, rien à faire le vent nous colle inlassablement sur le rocher. Après 30 minutes d’efforts, on réussit à se dégager, on s’éloigne et on décolle. En vol, on observe attentivement ce magnifique territoire, on reconnaît aisément le parcours que l’on voulait emprunter. On voit très bien toutes nos plages de sable submergées par plusieurs pieds d’eau. Malgré le vrombissement assourdissant du moteur, tout est silence dans mon esprit. Tous ces mois à se préparer adéquatement et ce voyage prometteur qui se fait mettre K.O. par un soubresaut météo. Une grande déception m’envahit, j’ai le vague à l’âme et le cœur à la tristesse.

Lors de notre arrivée à la base de Wabush, je fais la rencontre de Bertin Gagné. Le chef guide du Club Chambeaux, ça fait 31 ans qu’il opère dans la région, il me raconte qu’il n’a jamais vu un tel niveau d’eau de toute sa vie. Plusieurs quais de son territoire ont été arrachés par le courant, il ne pouvait même pas descendre ou remonter certains rapides avec ses embarcations motorisées. Il m’affirme avec conviction que le niveau de l’eau est d’au moins 4 pieds plus haut que la normale. C’est une mince consolation mais je suis content d’obtenir l’heure juste de la part d’un interlocuteur des plus fiables. Maintenant, je comprends mieux les imposants volumes d’eau rencontrés sur la rivière, la vitesse de ses courants, la violence de ses rapides, la disparition des plages et l’absence des bons endroits pour camper.

Je me réfugie dans mes pensées intérieures, la nature a toujours le dernier mot et je ne peux que m’incliner devant elle. Je sais que nous avons pris la bonne décision. Pour nous, il est clair qu’une expédition réussie est une expédition où tout ton monde revient en un morceau. Malgré les nombreuses embûches et difficultés que nous avons affrontées tout au long du parcours, Pierre et moi avons été protégés et bénis des Dieux….nous en sommes très reconnaissants….ainsi soit-il.